L'art opératif : une perspective historique

– « Vous savez que vous ne nous avez jamais battu sur le champ de bataille », dit le colonel américain.
Le Nord-Vietnamien réfléchit un instant.
– « C’est sans doute le cas » répliqua-t-il  « mais là n’est pas la question ».

Conversation tenue à  Hanoi en 1975 – citée par le  Col Summers, « On Strategy ».

Acte I :
l’Âge Classique de la Guerre

L’histoire commence en 331 av JC, sur le champ de bataille appelé Arbella/Gaugamela qui se trouve à proximité de Mossoul en Irak.

Cette année-là, Alexandre-le-Grand conduisait son armée au cœur de l’empire perse. Son armée était inférieure en nombre à celle de Darius, l’empereur perse (environ 1 contre 5). Cependant, Darius lui proposa de faire la paix et lui offrit la moitié de son empire. Alexandre refusa. Darius, craignant une attaque de nuit, maintint  son armée éveillée toute la nuit. Au matin, ses guerriers étaient épuisés et Alexandre remporta une bataille décisive.

C’était l’Âge Classique de la guerre, caractérisée par une unité de temps, d’espace et d’action. Alexandre était à la fois le « strategos » et le tacticien. À cette époque, le « stratégos » étant sur le champ de bataille, un niveau intermédiaire ne se justifiait pas.

Le niveau opératif peut être établi seulement lorsque la vitesse de communication assure des liaisons robustes entre le centre du pouvoir et le champ de bataille ou le commandant du théâtre. Martin Van Creveld explique que l’art opératif fut rendu possible par la vitesse de transmission des communications.

Bien plus tard, au 18ème siècle, dans la seconde moitié du siècle, l’antagonisme entre la Grande-Bretagne et les Bourbons (France et Espagne) conduisit l’Europe à la guerre. Une guerre intéressante en vérité, car ce fut la première guerre mondiale incluant 4 continents : l’Europe, l’Amérique, l’Asie et l’Afrique. En Amérique, cette guerre est connue sous le nom de guerre franco-indienne.

Pour ce qui concerne le France, il y eut plusieurs théâtres d’opérations qui devaient être coordonnés. La guerre était par essence interarmées et la France perdit beaucoup de bataille en partie à cause de son désintérêt pour sa Marine.

L’idée nouvelle qui apparut dès lors est celle de théâtre de guerre (ou d’opérations). La guerre ne pouvait pas être gagnée grâce à une seule bataille décisive. À cause des contraintes logistiques, les marches et contre-marches étaient nécessaires et assez souvent ces contraintes empêchaient les véritables combats ce qui conduisait à une guerre  sans batailles.

Acte II :

théâtre de guerre

Acte III :
les fondations de l’art opératif

Le troisième acte se joue  un demi-siècle plus tard quand Napoléon incarne une révolution dans les affaires militaires (révolution qui commença en fait un quart de siècle plus tôt) en combinant des changements techniques, sociologiques et politique.

Il était à Boulogne à la fin de l’été 1805, prêt à envahir l’Angleterre. La menace grandissante de la coalition austro-russe force Napoléon à changer ses plans. Dans un ordre fameux donné à Berthier, il envoie le 7ème Corps vers l’Est. Parfaitement entraîné à Boulogne, l’arme forte de ses  200 000 hommes envahit le cœur de l’Allemagne sur 7 axes différents. La vitesse de mouvement fut rendu possible par une logistique adaptée fondée sur l’autonomie du combattant. La coalition fut totalement surprise par la vitesse de progression de Napoléon et mis beaucoup trop de temps à réagir. Le 13 octobre, le 4ème corps attaque les troupes autrichiennes (Général Mack), faisant 4500 prisonniers en perdant seulement 16 soldats. Le 20 octobre, Ulm était prise ainsi que l’armée de Mack. Cette bataille fut décisive : non pas la victoire immédiate (la coalition ne fut pas défaite à ce moment) mais parce qu’elle établit les conditions de la bataille d’Austerlitz.

La manœuvre du corps ou de l’armée, le renseignement et la déception furent véritablement les éléments clés de la victoire. La tactique à Austerlitz fut brillante mais l’anéantissement de la 3ème coalition n’aurait pas été possible sans ce mouvement opérationnel. En conséquence, ce serait une erreur de conclure trop rapidement à la seule responsabilité d’Austerlitz dans la victoire totale. En créant les conditions pour se trouver en position d’atteindre le centre de gravité ennemi, être capable de manœuvrer sur des lignes internes, furent les effets qui devaient être réalisés avant d’être en mesure d’engager la bataille d’Austerlitz.

Entre 1792 et 1815, les troubles qui déstabilisèrent l’Europe encouragèrent les penseurs militaires à développer les théories de la révolution fondée sur celle de Jominy et illustrées par les guerres napoléoniennes. Tirant les conclusions de ces guerres napoléoniennes, Clausewitz définit les fondations de l’art opératif.

Plus tard dans le siècle, les progrès de la technologie entre 1861 et 1865 vit l’utilisation du chemin de fer comme un moyen rapide de faire porter l’effort d’un théâtre à un autre. De plus, les liens entre actions militaires, activités économiques et perception deviennent essentiels.

À la fin du 19e siècle et au tout début du 20ème, les Allemands et les Russes théorisèrent le recours à l’Art opératif dans un esprit de guerre industrielle, dirigeant de grandes armées, sur des longues distances, agissant dans la durée et dans un environnement complexe. Pendant la guerre austro-prussienne de 1866, l’armée prussienne fut commandée par le Marshall Von Motke. Cependant, il n’était pas présent lors de la bataille décisive. Il avait délégué son autorité à un commandant sur le terrain en utilisant le télégraphe pour suivre le déroulement des opérations. S’appuyant sur leur experience du conflit Russo-japonais au début du 20ème siècle (Mukden), puis la guerre civile et la guerre contre la Pologne, les théoriciens Russes définirent les bases de l’Art opérationnel. L’idée que les forces de l’adversaire constituent un système qui peut être changer ou neutralisé grace à une série de chocs, émergea.

Les bases naissantes de l’art opératif étaient les suivantes :
Tenant compte de la réalité de l’Âge Industriel, les pays et leurs armées sont devenus très résistants. Une seule bataille ne peut pas décider du destin d’une nation. La guerre pour être gagnée doit être menée sur plusieurs axes en utilisant toutes les capacités de la force mécanique et en créant des chocs et des désorganisations par des attaques simultanées dans la profondeur et en combinaison avec d’autres forces. Après la guerre du Vietnam, les États-Unis réalisèrent que leurs tactiques ne leur permettaient pas de gagner la guerre même avec une force écrasante.

La doctrine aéroterrestre fut écrite et l’art opératif devint essentiel. L’extension du champ de bataille et la capacité à attaquer dans la profondeur fut fondée sur les théories soviétiques avec l’apport des technologies nouvelles (munitions précises, renseignement). Cette doctrine fut utilisée jusqu’en 1991 pendant la première guerre du Golfe. Cependant, elle ne fut pas immédiatement comprise comme un « système de systèmes » incluant les aspects politiques, sociologique, économique, militaire, social et infrastructure qui devaient être pris en compte comme un tout.

Les Américains redécouvrirent cette notion à la suite de l’attentat du 11 septembre 2001. Nous atteignons ainsi la dernière phase où l’art opératif et l’approche globale des crises n’ont jamais autant été entremêlés.

Acte IV :
la naissance de l’art opératif

l’environnement opératif

L’environnement opératif comprend l’air, la terre, la mer et l’espace avec les systèmes adverses, amis ou même neutres. Comprendre cet environnement a toujours été au-delà que la simple perception de la force militaire de l’adversaire et les autres capacités militaires dans l’espace traditionnel de bataille. 

Un système est un groupe d’éléments relies fonctionnellement et formant un tout complexe. Comprendre un système et les interactions entre ces éléments aide le commandant de la force à voir comment des actions individuelles d’un élément peuvent affecter les composants de tout le système. Cette perspective aide les analystes du renseignement à identifier des sources potentielles d’où ils peuvent tirer des indications ou des alertes. Elle aide également les analystes à déterminer les centre de gravité et les planificateurs pour la construction de la conception opérationnelle en identifiant les nœuds de chaque système, les liens (les relations) entre ces nœuds, les facteurs critiques et les possibles conditions décisives. Cela permet aux planificateurs de considérer un large spectre d’options pour se concentrer sur des ressources limitées, créer des effets désirés et atteindre des objectifs.

Une approche par système participe également au concept d’action unifiée dans les opérations en procurant au commandant de la force et à son état-major, un cadre commun de référence pour la planification interministérielle qui permet la représentation de l’ensemble des instruments de puissance. Cette approche par système facilite la collaboration de commandant de la force avec ses interlocuteurs des autres ministères, agences ou organisations pour déterminer et coordonner les actions nécessaires qui dépassent l’autorité du commandant militaire.

approche globale des crises

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